Elita

Parce que derrière une liste de morts, il y a des destins brisés, des familles en deuil, des vides cruels, des amours anéantis, un chagrin immense. Pour tout cela, Le Soir et De Standaard s’unissent pour publier les portraits des victimes du 22 mars.

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Le 22 mars, la Belgique était frappée en plein cœur. Au métro de Maelbeek et à l’aéroport de Zaventem, 32 personnes perdaient la vie après les attentats les plus meurtriers de l’histoire du pays. Derrière une liste de morts, il y a des noms, des visages, des histoires qui se sont arrêtées net. Le Soir, en collaboration avec De Standaard, a décidé de dresser le portrait de toutes les victimes de ces attaques. De raconter des souvenirs, des projets arrêtés en plein vol, des tranches de vie. Autrement dit, de rendre leur humanité aux victimes, au-delà des listes et des chiffres.

Elita Weah avait fui la guerre civile de son Liberia natal au début des années 90. Elle pensait avoir trouvé la paix et la sécurité sur le territoire européen. Portrait.

C’est une chanson de Nina Simone. Un hymne à tous les miraculés de la vie. Aux marginaux, aux réfugiés, aux sans-papiers, aux survivants de la guerre. La diva afro-américaine y chante l’ivresse de la liberté ressentie dans leur chair par ceux qui n’ont plus rien, «  pas de maison, pas de chaussures, pas d’argent, pas de travail, pas de lieu pour se poser  ». Rien, sinon l’essentiel, bouillonne Nina. Car, chante-t-elle, «  j’ai la vie, ma liberté, mon cœur qui bat…  »

La vie, et rien d’autre : c’est ce que chantait Nina Simone (« Ain’t Got No, I Got Life »), à qui le Liberia accordait, en 1975, l’hospitalité. Liberia, 1975… le lieu et l’année même où Elita Weah voit le jour, dans la petite ville de Zwedru, au cœur de la tribu Krahn.

La fillette grandit dans un environnement chaotique. Le coup d’Etat de 1980, provoqué par Samuel Doe, plonge le pays dans une période de violence progressive. Mais Doe, qui devient bientôt président, appartient à la même ethnie qu’Elita, et le sort des Krahn est en ces années-là relativement préservé.

Lorsque Samuel Doe est assassiné par des rebelles, le 9 septembre 1990, le pays bascule dans la guerre civile. Elita, 15 ans, décide alors de prendre la fuite, avec ses nombreux frères et sœurs, et de gagner la Côte d’Ivoire.

Le voyage est épique. Durant une semaine, Elita marche à travers la jungle. Navigue sur un tronc d’arbre au long du Cavalla, la rivière frontalière qui sépare le Liberia et la Côte d’Ivoire. Et, par miracle, finit au bout de l’expédition par retrouver ses parents.

Le repos ivoirien durera quelques années. Bientôt, les membres de la fratrie Weah s’envolent vers des destinations occidentales, jugées plus rassurantes : aux Etats-Unis, en Allemagne. Ou aux Pays-Bas : c’est le cas d’Elita, à la fin des années 90, qui arrive chez nos voisins avec le statut de réfugiée. Qui, en 2003, donne la vie à une petite Lisa. Et qui finit par accéder, en 2007 et non sans peine, à la nationalité néerlandaise.

Mère célibataire

Si l’intégration d’Elita se passe relativement bien, son lien affectif avec le pays natal demeure inoxydable. Elita, qui vit maintenant à Deventer (à l’est des Pays-Bas) et fréquente l’Eglise pentecôtiste De Banier, confie à ses proches qu’elle souhaite, le jour venu, être enterrée au Liberia. Car malgré l’éloignement, ses racines ne la quittent pas, et les proches qui l’entourent se régalent régulièrement des nombreux repas africains qu’elle prend plaisir à leur concocter.

Les années passent. Mère isolée, Elita s’occupe seule de l’éducation de sa fille. Elle lui enseigne les valeurs de respect d’autrui et de foi chrétienne. «  Il faut toujours croire en Dieu, répète-t-elle à sa fille, même si tu ne sais pas pourquoi. »

Elle n’a pas de travail, mais propose à de nombreuses occasions ses services comme bénévole dans une maison de retraite. Elle vit de peu, grâce aux allocations sociales accordées aux mères célibataires et aux réfugiés. Ses voisins louent sa joie de vivre, son volontarisme, sa bienveillance à l’égard des personnes âgées, ses actions en faveur de l’église, ses penchants humanitaires et sociaux…

Loin de son pays natal, et malgré la blessure originelle de l’exil, Elita se sent délivrée des démons de son passé. Le cauchemar de la guerre civile s’éloigne. Si la nostalgie du pays de son enfance demeure vivace, au moins vit-elle désormais en sécurité. Avec pour satisfaction de voir sa fille grandir dans un pays en paix.

Une dernière photo, pour la route

Le destin réserve quelques fois des surprises bien cruelles. Cela vaut pour chacune des 32 victimes de Bruxelles, piégées le 22 mars par la violence des attentats aveugles.

Cela vaut particulièrement, parmi elles, pour Elita Weah, qui aura passé sa vie à tenter de se reconstruire après avoir flirté maintes fois, au moment de sa prime jeunesse, avec la tragédie de son pays. Et qui aura rencontré la mort là où personne ne l’y attendait… dans le cocon supposé de la vieille Europe : au matin du 22 mars, dans le hall de l’aéroport de Zaventem.

Quelques instants avant l’instant fatal, Elita, qui avouait à ses proches avoir un mauvais pressentiment sur ce voyage, se fait prendre en photo dans la salle des départs de l’aéroport, puis l’envoie illico à son frère Oscar, qui l’attend de l’autre côté de l’Atlantique.

Elle allait, ce matin-là, s’envoler vers New York, pour assister aux funérailles de son beau-père, à Rhode Island. Détail crucial : elle aurait dû embarquer avec l’un de ses frères, Randall. Qui ne sera pas parvenu à réunir l’argent nécessaire, pour le voyage. Il doit sa vie sauve à son manque de moyens.

Enterrée dans son Liberia natal

Elita Weah venait d’une famille très modeste, et qui l’était restée. Dans les jours qui suivent la confirmation de la mort d’Elita, ses frères et sœurs aux abois tentent de rassembler des fonds, pour pouvoir organiser l’enterrement au Liberia.

Prières, cris, danses et larmes bercent les heures de deuil de cette grande famille, réunie dès fin mars autour de Lisa, aujourd’hui âgée de 13 ans. Bientôt, l’appel de « crowdfunding », suivi par un autre, rassemble plus de 3.000 euros. Delta Airlines interviendra également, en proposant le remboursement des billets pris par les proches d’Elita pour aller assister à l’enterrement en Afrique.

Le 6 avril, près de 200 personnes se rendent à l’église De Banier pour rendre hommage à leur amie, voisine ou parente. La cérémonie se déroule sans référence aucune à l’acte de barbarie qui a précipité la mort d’Elita. Avec un effort douloureux mais bien réel afin de préserver l’essentiel : la mémoire d’une femme qui aimait les siens, qui était aimée en retour. Et qui était en somme restée fidèle au cri de guerre de Nina Simone : le principal dans la vie… c’est le cœur qui bat. Et l’ivresse de respirer à pleins poumons. Tout simplement.

Le 7 avril, le corps d’Elita est rapatrié vers le Liberia. Mise en terre le 15 avril, elle repose désormais en paix, aux côtés de ses ancêtres. Dans le pays qui l’a vue naître.

La famille d’Elita envisage aujourd’hui, avec celle de Sasha et Alexander Pinczowski, de poursuivre en justice l’aéroport de Zaventem, pour négligence en termes de sécurité.

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