Archbishop-Jean-Clement-Jeanbart

L’archevêque grec-catholique d’Alep, Jean-Clément Jeanbart, décrit la situation dramatique des chrétiens en Syrie et estime que le régime de Damas est pour l’instant leur plus sûr bouclier

L’archevêque grec catholique Jean-Clément Jeanbart montre des photos d’Alep, la capitale économique de la Syrie coupée en deux depuis l’offensive des rebelles en 2012. Les tirs de mortiers répondent aux barils d’explosifs largués par l’armée syrienne sur les quartiers tenus par les rebelles, à moins que cela soit l’inverse. Plus personne dans cette ville martyrisée ne sait exactement. L’archevêché a été durement touché par les bombes. Jean-Clément Jeanbart a dû déménager dans un couvent plus loin de la ligne de front, réfugié dans sa propre ville, comme beaucoup d’autres chrétiens. L’archevêque était à Genève à l’invitation du cercle international de la Fondation pour Genève.

Le Temps: Combien de chrétiens restent-ils à Alep?

Jean-Clément Jeanbart: Je n’ai pas de chiffres précis mais il doit en rester un peu moins que 100 000, soit deux fois moins qu’avant la guerre. Tous les chrétiens résident dans la partie de la ville contrôlée par le gouvernement. Beaucoup se sont réfugiés dans d’autres parties de la Syrie ou dans les pays voisins, au Liban ou en Jordanie. Le problème, ce sont ceux qui ont émigré en Europe ou outre-Atlantique.

Pourquoi est-ce un plus grand problème?

Parce qu’ils ne reviendront probablement pas. L’émigration saigne les communautés chrétiennes de Syrie, une présence deux fois millénaire. Les premiers chrétiens à avoir été baptisés après les apôtres étaient syriens. Ils étaient venus à Jérusalem pour le pèlerinage de la Pentecôte juive. À l’époque, on ne baptisait que des juifs, le peuple de Dieu. Il était plus dangereux de se convertir pour les habitants de Jérusalem que pour les pèlerins. On estime que 3000 d’entre eux venus d’Alep, de Damas, d’Homs, de Sidon, de Tyr, au Liban, et d’autres villes du Proche-Orient ont été baptisés. Plus tard, Saint-Paul a été le premier à baptiser des non-juifs. Il a été lui-même converti, baptisé et ordonné prêtre par l’Église de Syrie.

Comment reprocher aux gens de vouloir quitter un pays en guerre?

C’est vrai: les chrétiens avaient perdu espoir. Nos jeunes partaient, parce qu’ils étaient préoccupés pour leur avenir et ne voulaient pas être enrôlés dans l’armée. Parfois, ce sont leurs parents qui les incitaient à fuir. Il y a déjà eu tellement de morts. Je reproche à certains pays de favoriser l’émigration massive des Syriens. Je ne crois pas à la possibilité de tels mouvements de population vers l’Europe sans complicité. Je m’interroge aussi sur cette photo de cet enfant retrouvé mort sur une plage de Turquie. Il a été rendu par la mer, comme s’il venait d’être habillé et déposé là juste pour la photo.

Qui aurait intérêt à encourager l’exode des Syriens?

Avec le nombre de réfugiés qui arrivent en Europe, il devient plus facile de justifier des solutions radicales. Certains se demandent quelle pourrait être la suite. Une nouvelle intervention militaire en Syrie ou une zone d’exclusion aérienne. Pour l’instant, les Occidentaux s’y sont refusés mais cela pourrait changer.

Vous semblez particulièrement remonté contre la Turquie?

Alep faisait autrefois partie de l’Empire ottoman et le sultan considérait que c’était son bien le plus précieux. Sans cette ville, la Syrie serait amputée de son poumon économique. Avant la guerre, il y avait plus de 1400 usines qui employaient plus d’un million d’ouvriers. Tout a été détruit par les groupes armés à la solde des pays étrangers. À Pâques, un quartier chrétien et arménien a été bombardé par les rebelles. Il y a eu une quarantaine de morts. Ce n’était pas un hasard: le pape venait de reconnaître le génocide des Arméniens par les Turcs. Beaucoup d’Arméniens ont fui Alep, car ils craignaient de connaître le même sort que leurs ancêtres.

Ce sont maintenant les Russes qui bombardent en Syrie.

Ces frappes ont redonné espoir aux chrétiens. Voilà la réalité. J’ai parlé avec de nombreux collègues mais aussi des laïques. Tous voyaient désormais une lueur d’espoir pour que chacun se mette enfin autour d’une table pour mettre un terme à cette guerre folle et inhumaine. Avant le conflit, nous avions commencé à construire quelque 70 appartements à Alep pour des jeunes familles chrétiennes. Le chantier a dû être interrompu à cause des combats et certaines familles ont tenu à récupérer leur argent, même si la livre syrienne s’est effondrée. Juste après le début des frappes russes, une famille nous a suppliés de la reprendre à nouveau dans le projet. Ils croyaient à nouveau à la possibilité d’une solution position.

Mais, depuis le début des bombardements russes, l’État islamique s’est rapproché d’Alep. Ne craignez-vous pas une prise de la ville?

Cela ne veut rien dire. Comme Raqqa, le fief de l’État islamique, est visé, il est logique que les djihadistes se soient repliés aux abords d’Alep, où ils ont toujours été présents. L’armée syrienne semble avoir renforcé ses positions dans la ville.

Sur le terrain, ce sont surtout les rebelles anti-Assad qui combattent l’État islamique.

Peut-être mais ils les avaient auparavant invités en Syrie. Quand il est apparu que l’État islamique voulait en réalité les dominer et créer son propre califat, ils se sont alors mis à le combattre.

N’y a-t-il pas de rebelles syriens qui trouvent grâce à vos yeux?

Les rebelles modérés existent encore mais ils sont trop peu nombreux. La plupart ont fui le pays ou se sont réconciliés avec d’autres factions. La majorité des musulmans syriens sont modérés. Mais leur voix est étouffée par les cris des plus aguerris et des plus fanatiques. C’est une autre forme de dictature.

L’avenir de la Syrie peut-elle passer par le maintien au pouvoir de Bachar el-Assad?

Pas nécessairement mais le problème est que 80% de ses opposants sont des fondamentalistes. Nous réclamons un régime démocratique, pluraliste et non-confessionnel, gardien de la liberté religieuse des nombreuses dénominations de Syrie. Si les djihadistes et les autres groupes étaient prêts à garantir que nos fidèles ne soient pas égorgés, exécutés ou obligés de renier leur foi pour trouver un emploi ou un logement, nous ne verrions pas d’inconvénient à ce qu’ils exercent le pouvoir. Mais ce n’est pas le cas. Nous ne voyons donc pour le moment pas d’alternative au régime de Bachar el-Assad.

Vous ne voyez vraiment personne à même de le remplacer, alors qu’il a tellement de sang sur les mains?

Vous savez, c’est un homme cultivé et ouvert. Il a d’ailleurs épousé une femme née et éduquée au Royaume-Uni. Cela montre une sympathie pour l’éducation à la démocratie et aux valeurs qu’elle a reçues. Ce n’est pas vraiment le profil d’un fanatique. Bachar el-Assad n’est pas aussi mauvais que vous le dites en Occident, où la vision de la situation est contaminée par l’argent versé par certains pays. Ils ont intérêt à affaiblir la Syrie mais, contre toute attente, elle résiste encore. Bachar el-Assad a-t-il plus de sang sur les mains que les autres? Franchement, je n’en sais rien. Au début du conflit, il a plutôt fait preuve de retenue. Ce n’est pas le pire président de la région et il est encore aimé en Syrie. Il ne demanderait sans doute pas mieux que de sortir de ce guêpier. Une fois la guerre terminée, je ne serais pas surpris qu’il ne se représente pas à de nouvelles élections. De toute façon, le camp loyaliste devra forcément être inclu dans le futur règlement de paix.

Rangez-vous tous les chrétiens dans le camp du président?

Non. Ils ne sont pas nécessairement tous loyalistes, mais ils trouvent que jusqu’à présent ils n’ont pas été maltraités par ce régime. Nous voulons surtout la fin de la guerre et son cortège d’atrocités et la réconciliation et la concorde entre tous les Syriens.

(Le Temps)